Résumé de la thèse sur le sujet: CONFLIT ARME ET DEMOCRATISATION EN AFRIQUE : CAS DU NIGER

M. Abdoul Karim SAIDOU (2)Cette thèse analyse les trajectoires de reconversion des ex-chefs rebelles touaregs et toubous au sein des partis politiques au Niger à l’issue des rébellions armées des années 1990. Elle aborde la gestion post conflit sous le prisme de la sociologie du phénomène partisan et de la théorie de la démocratisation.  La problématique tente de répondre à cette question fondamentale : comment le système partisan contribue-t-il à la gestion post conflit ? Cette réflexion part du postulat que la consolidation démocratique dans les Etats post conflit est tributaire du succès des processus de reconversion politique des anciens chefs rebelles. En effet, c’est à l’aune de la rupture avec l’habitus de guerre et de l’acceptation de la démocratie comme « the only game in town » (A. Przeworski) par les ex-chefs rebelles que cette thèse évalue la qualité de la gestion post conflit. Les expériences des mouvements de libération nationale en Afrique témoignent des incertitudes qui caractérisent le processus de déconnexion avec la logique guerrière. Si la question touarègue au Sahel a fait l’objet de nombreux travaux en sciences sociales, les liens entre gestion post conflit et démocratisation ont suscité peu d’enthousiasme scientifique. Pourtant, l’analyse des trajectoires de reconversion politique des ex-chefs rebelles fournit une entrée féconde pour élucider les dynamiques conflictuelles en Afrique. Cette problématique permet de comprendre comment ces nouvelles élites se sont intégrées dans le jeu démocratique et les effets induits par leur reconversion sur le système politique. Alors qu’ailleurs (Salvador, Guatemala, Afrique du sud, Algérie, etc.), les mouvements armés se sont transformés en partis politiques à l’issue des accords de paix, au Niger, l’élite rebelle a choisi de militer dans les partis gestionnaires qu’elle a combattus par les armes. Pourquoi ce choix paradoxal ? Telle était la question de départ.

En termes de grille théorique, l’analyse a eu recours à l’institutionnalisme du choix rationnel. Cette théorie, à cheval entre le holisme et l’individualisme méthodologique, repose sur la perspective wébérienne selon laquelle la quête du pouvoir demeure la vocation première des entrepreneurs politiques. Le plan de la démonstration, informé par les postulats de cette théorie individualiste, est fondé sur un modèle hypothético-déductif à partir de cette hypothèse: « L’accès à l’État et à ses ressources a structuré les stratégies des chefs rebelles et des chefs de partis politiques avec lesquels ils se sont alliés à l’issue de la rébellion des années 1990. La reconversion politique des ex-chefs rebelles a reposé sur un soubassement stratégique en raison d’une part, des visées électoralistes des chefs de partis et d’autre part, des ambitions de l’élite rebelle à accéder à l’appareil d’État et à ses ressources matérielles et symboliques ». La thèse montre que le système partisan a structuré les reconversions de l’élite rebelle. Les choix partisans de l’élite rebelle ont été guidés par la rationalité politique et non par l’idéologie. En effet, c’est la capacité distributive des partis qui les rendait attractifs aux yeux des ex-chefs rebelles en quête de positions de pouvoir. En se professionnalisation dans le métier politique, les anciens chefs rebelles ont sacrifié le projet rebelle sur l’autel de leurs intérêts et sont devenus une élite d’Etat à part, transcendant le fait partisan.

La gestion post conflit a impulsé une hybridation des règles du jeu politique ainsi que la naissance d’un secteur de Abdoul Karim SAIDOUpolitiques publiques sur la gouvernance de la sécurité. Les rébellions sont devenues une filière d’émergence des élites politiques. Si la banalisation de la rébellion comme mode de participation politique affecte la sécurité de l’Etat, elle contribue paradoxalement à améliorer la légitimité de l’Etat. Ainsi, le « désordre » des rébellions construit de l’ordre politique. L’analyse suggère que les rebelles sont des entrepreneurs politiques comme les autres, c’est-à-dire des acteurs désireux d’accéder au pouvoir, fondamentalement pour leur propre bonheur, et accessoirement pour servir un idéal. Ce qui les distingue des autres est leur répertoire d’action basé sur la violence et le recours au registre identitaire. La rébellion n’est que « la continuation de la politique par d’autres moyens » (Clausewitz). Ainsi que le montre Daniel Gaxie, les divergences « idéologiques » entre partis reflètent différentes approches sur les modes d’accès au pouvoir. Dans le fond, les logiques qui sous-tendent les stratégies des chefs de partis et des rebelles ne diffèrent en rien de substantiel. Ces deux fractions élites, malgré leurs stratégies divergentes, n’en constituent pas moins une et même classe politique, c’est-à-dire une élite communauté soudée autour de valeurs communes, consciente de son identité et distincte du reste de la société.

De toute évidence, le système partisan a enrichi le répertoire d’action des ex-chefs rebelles, lesquels ont diversifié leurs stratégies et ajusté leur discours aux exigences de la démocratie. Nonobstant leurs faiblesses structurelles, les partis nigériens ont contribué à la diffusion de la formule démocratique pour avoir facilité la « curialisation » (N. Elias) de l’élite rebelle. Par conséquent, la présente thèse confirme la fonction pacificatrice de la démocratie multipartite. Cependant, l’émancipation par rapport à l’habitus de guerre est loin d’être effective. Le militantisme partisan a certes transformé la culture politique de l’élite rebelle dans le sens du respect de la formule démocratique, mais la violence comme mode alternatif de participation n’est que partiellement extirpée. Ce qui maintient les ex-chefs rebelles dans une posture légaliste est moins l’attachement à la démocratie que la défense de leurs positions politiques. En plus, malgré leur fonction pacificatrice, les partis ont été peu inventifs en matière de régulation de la conflictualité au Niger. La discrimination positive adoptée à la suite des accords de paix ne s’est pas substituée au principe égalitaire prôné par l’Etat de droit moderne. Les transformations institutionnelles issues de la gestion post conflit n’ont pas entrainé l’émergence d’une nouvelle « vision du monde » ou d’un nouveau paradigme comme réponse au conflit axiologique qui traverse la société nigérienne. Sans occulter l’importance du conflit autour des identités, le rapport de l’élite rebelle à la démocratie semble fondamentalement conditionné par la capacité de redistribution de l’Etat et sa capacité militaire. En définitive, la contribution du système partisan sur la gestion post conflit et la consolidation démocratique est marquée du sceau de l’ambivalence.

Docteur Abdoul Karim SAIDOU

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