“4 ans de droit, et un sentiment d’incompétence”

Pas assez de pratique, des cours trop peu orientés sur des compétences professionnelles, un environnement trop séparé du monde professionnel. Même s’il trouve la formation théorique excellente, Quentin a de nombreuses réserves sur les études de droit. Il explique pourquoi, et propose des solutions.
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Je viens de finir un master 1 en droit, droit social plus exactement, dans une fac parisienne, Jean Monnet. Après 4 ans d’études de droit, de TDs et d’amphis à répétition, il est l’heure de candidater pour les « M2″, filière sélective qui conclut un parcours universitaire « classique ». Dans ma branche, qui paraît comme un prérequis pour trouver un job. Mais avant, c’est aussi l’heure de tirer un bilan de ces années.

Un bilan qui n’est pas entièrement négatif ou totalement positif, mais qui, dans tous les cas, me laisse un sentiment d’inachevé. Inachevé parce que, s’il est évident qu’on nous a apppris beaucoup (trop ?) de connaissances théoriques qu’on a plus ou moins assimilées, il y a des manques dans l’enseignement qui pourraient être comblées. Cela qui donnerait à la fac, au moins de droit, une autre dimension et un côté professionnalisant qui permettrait à mon sens de pouvoir facilement se distinguer par rapport aux grandes écoles.
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1.
C’est vrai que ce n’est pas en soi une nouveauté de le dire, beaucoup de gens critiquent l’université pour son côté très théorique et éloigné des attentes du monde professionnel. Certains la méprisent même pour cette raison, répétant à longueur de colloques et de coktails que, finalement, la fac est faite soit pour les mauvais, soit pour les chercheurs. En soi, sur le constat, ils n’ont pas forcément tort, sur le fait que, oui, quand on sort d’une formation de 4 ou 5 années à la fac, on n’est pas prêt à entrer dans le monde de l’entreprise. On est totalement incapable d’exercer une profession, notamment celle de juriste.

En tout cas, incapable si on se contente de ce que nous donnent les enseignements proposés. Il est vrai qu’en allant chercher ailleurs, en trouvant des stages, en participant à des concours d’éloquence, on peut essayer de travailler certaines compétences importantes. Et finalement rattraper le retard que l’on prend par rapport à certains qui sont dans un univers beaucoup plus professionnalisant.
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2.
Mais je pense que la fac doit évoluer, et essayer de trouver un juste milieu entre l’enseignement théorique, qu’elle maîtrise et qui fait ses preuves en formant de bons juristes, et le côté pratique de la formation, ce qui serait nouveau pour elle.

A mon sens, le plus important serait de pouvoir insérer dans le fonctionnement des cours, dans le contenu que l’on nous enseigne, à savoir un ensemble de règles de droit et une logique de raisonnement juridique, un aspect pratique. Il faudrait réfléchir à la façon dont on peut le mettre en place, mais on peut très bien imaginer que résoudre des cas concrets, devoir préparer un dossier, des conclusions, et devoir le plaider devant un prof, devienne le quotidien de tout étudiant en droit.

Evidemment, il faudrait garder des moments, et cela reste la priorité, où on intègre la substance et dans lesquels on assimile le contenu, mais je ne vois pas ce qui nous empèche de le mettre en pratique en l’appliquant à des cas d’espèce. Je ne pense pas être le seul que ça motiverait d’autant plus, et à qui ça donnerait sérieusement l’envie d’apprendre.
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3.
Pour l’instant, pour résumer, on est dans un système dans lequel, entre les amphis et les TDs, on n’est jamais confronté à une résolution de cas, jamais confronté à la mise en pratique de ce que l’on nous apprend dans la théorie. Pour faire simple, et je pense que c’est le cas dans beaucoup (toutes ?) de facultés de droit, le TD qui est censé être le coté pratique de la formation se résume à un cours d’amphi bis, dans lequel on passe 1h30 à noter ce que le chargé de TD nous dicte, en répétant grosso modo ce qui a été dit durant le cours d’amphi.

On a souvent l’impression de perdre notre temps, souvent l’impression que le TD n’a plus que peu d’intérêt, et qu’il est au final une simple formalité dans beaucoup de cas. Il est rare que j’ai eut vraiment envie d’y aller, en attendant d’apprendre quelque chose de nouveau et de concret.

Pourtant, les chargés de Td sont souvent des professionnels, la plupart du temps assez jeunes, et généralement compétents et à l’écoute. C’est d’autant plus dommage de les cantonner à un rôle de dicteur d’une vérité théorique qui est souvent déjà dans nos ordis, et qu’on a parfois déja appris.
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3-bis.
On le voit bien avec certains chargés, qui essaient d’aller plus loin et de nous faire partager leur expérience et qui tentent de mettre en relation le cours avec leur pratique du quotidien : ce sont souvent les moments dans lesquels on est le plus attentif, et dans lesquels on sent une vraie implication de toute le monde. Mais c’est malheuresement trop rare.

Le programme étant ce qu’il est, les chargés même motivés ne peuvent pas tout faire. Alors je ne vois pas ce qui empêcherait de pousser le modèle, de se dire que le cours d’amphi est le lieu du théorique, et que le TD est le moment de mettre tout ce qu’on vient d’apprendre en pratique. Essayons de faire des vrais cas pratiques, des vrais résolutions de cas, incitons-les à nous apprendre à monter un dossier, à rédiger des conclusions. Apprenons aux étudiants en droit à parler à un client, à négocier avec un autre avocat, apprenons leur les codes et les manières de faire, apprenons leur à plaider.

Vu la qualité de nos enseignements théoriques, je me dis que ça pourrait vraiment donner quelque chose d’intéressant, et cela nous permettrait de nous sentir après un master comme de jeunes professionnels prêts à travailler pour un cabinet ou une entreprise.
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4.
Après, bien évidemment, ce ne sera qu’un prémice de compétences, cela ne remplacera pas une vraie expérience via un stage. Mais c’est incontestablement un moyen de permettre d’accélerer la formation, et d’éviter ce qui est souvent constaté par les professionnels : un fossé de plus en plus grand entre ce qui est donné aux étudiants en droit, et ce que le monde professionnel attend comme compétences.

Pour avoir fait quelques stages, à chaque fois, je l’ai constaté, j’étais totalement inculte quand il s’agissait de faire ce que font les avocats tous les jours : échanger avec les clients, rédiger des conclusions, etc.
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5.
Ce qui m’a le plus marqué, et pas forcément en bien, pendant ces 4 années, c’est ce que l’on appelle les « petites matières », celles pour lesquelles il n’y a pas de TDs, et qui sont donc en gros une dizaine de cours d’amphis avec un examen final qui consiste en une série de « questions de cours ».

Pour ce semestre que je viens de terminer, j’avais 2 cours avec TD pour 5 petites matières. Pour résumer, j’avais 3h de « pratique » pendant tout le semestre par semaine, et 500 pages de cours de petites matières à apprendre pour la fin du semestre. Comment réviser les petites matières ? Qu’est-ce que cela nous apporte ? Honnêtement, pas grand chose. En tout cas, je ne vois pas l’intérêt.

Clairement, ces matières sont un concours de par coeur, dans lesquelles le jeu est d’apprendre le plus de pages possibles le plus rapidement possible, avec comme pour seul objectif de « recracher » par coeur les dizaines de pages que l’on a appris. Il n’y a aucune réflexion qui est demandé, aucune analyse, le seul but est de reproduire le plus exactement possible le cours donné en amphi sur une feuille pendant 1h30. Du coup on le fait, on se prend au jeu, et on va tous chercher nos limites en apprenant pendant des heures un cours que l’on aura oublié 3 jours après. Je viens de finir mes examens il y a 4 jours, je ne pense pas être capable de vous réciter mes cours, que j’ai pourtant recraché.
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6.
Là, pour moi, il y a un gros problème. Je ne vois pas l’intérêt de faire ça. Je ne vois pas ce que ça nous apprend, ce en quoi ça va nous servir quand on sera en cabinet ou en entreprise. Je veux bien qu’on m’explique, mais vraiment ça m’étonnerait que ce système là soit plus cohérent qu’un système où il y aurait beaucoup plus de TDs, beaucoup moins d’examens de par coeur à la fin du semestre, et beaucoup plus de diversités dans les formats d’enseignements.

Comment peut-on imaginer impliquer des étudiants dans un tel fonctionnement ? Et ce ratio 5 petites matières/2 matières à TD, c’est en M1 au deuxième semestre. A la fin du cursus. Je pense vraiment qu’on peut imaginer un autre fonctionnement, une autre manière de voir la fac. Et que ces cours que l’on a tous oublié 4 jours après, avec un peu de changement, on peut en faire de vrais enseignements qui ont un vrai sens pratique.

En mettant en place un fonctionnement comme celui dont j’ai parlé, basé sur la volonté de combiner la théorie et la pratique, avec une relation prof-élève beaucoup plus poussée, je suis sûr que beaucoup de choses en découleraient naturellement. Que beaucoup de projets en sortiraient, que les étudiants seraient beaucoup plus impliqués et motivés à l’idée de mettre en place des choses.

On peut imaginer aussi que les stages seraient d’autant plus simples à trouver, parce qu’on répondrait beaucoup plus aux exigences des professionnels. Mais aussi que les concours d’éloquence et de plaidoirie seraient monnaie courante dans les facs. Ayant appris depuis la L1 à prendre la parole en public et à tenir à l’oral un raisonnement juridique, ce serait logique pour nous de vouloir répéter l’expérience dans le cadre d’un concours.
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7.
On peut imaginer la mise en place de simulations de négociations, ou encore la multiplication de « cliniques juridiques » comme il commence à se mettre en place dans certaines facs. Les étudiants motivés aident les personnes en difficulté à résoudre leurs problémes juridiques les plus basiques. Pour moi, la clinique juridique est le symbole de ce que vers quoi doit aller la fac de droit, vers un véritable lieu d’échange et d’enrichissement mutuel, et surtout vers un lieu qui favorise l’insertion professionnelle de tous les étudiants.

Avoir un stage, être à l’aise à l’oral, ou avoir l’habitude d’échanger avec des professionnels, ce n’est pas inné. Ce n’est pas donné à tout le monde. Et c’est le rôle de l’université de donner accès aux plus méritants à la meilleure formation possible. Et cela passe, et pour l’avoir vécu, j’en suis vraiment persuadé, par un changement de vision de ce que l’on enseigne, et de la manière dont on l’enseigne.

En tout cas, l’université à la française est une véritable chance, et j’ai conscience d’avoir été privilégié en ayant accès à tout ça sans payer des frais de scolarité énormes. C’est une réalité, la fac est aujourd’hui le meilleur des ascenseurs sociaux, le meilleur moyen de remettre tout le monde sur un pied d’égalité lors du départ, le meilleur moyen de donner la prime au mérite. Mais il faut pousser le système, aller plus loin, se révolutionner. Essayer de dépasser le fonctionnement actuel qui à mon sens à ses limites. Et dans ce cas-là, l’université française deviendra le meilleur des modèles.

Ecrit par Quentin Chatelier(21 ans, master 1 droit social à Jean Monnet (Paris XI).)

À propos

La Voix du Juriste est une start-up du type Legal tech, elle fait la promotion de l’accès à la Justice par l'information et les services juridiques.

Publié dans Actualité internationale
3 comments on ““4 ans de droit, et un sentiment d’incompétence”
  1. de miniac dit :

    Les étudiants européens ont de la chance d’étudier dans des universités où l’enseignement est excellemment dispensé. Il reste bien entendu la pratique au sein des cabinets ou des entreprises qui est indispensable pour développer de véritables acquis. Afin de développer une bonne pratique en droit il serait bien d’imposer aux étudiants des T.D. à chaque matière et retirer les matières à option que nombreux étudiants apprennent à « l’arrache » 15 jours avant les examens et qu’ils oublient aussi vite ensuite. Ce qui est essentiel c’est se préparer à devenir un excellent professionnel.

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  2. […] réaction à l’article “4 ans de droit, et un sentiment d’incompétence” publié par La Voix du Juriste et écrit par Quentin Chatelier (M1 droit social Jean Monnet Paris […]

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  3. DABIRE dit :

    La problématique du ralliement de la théorie à la pratique est plus que préocupante et pertinente dans les facultés de droit. De ce fait, l’intérêt d’une telle réflexion est certain.
    Nous partageons par conséquent l’opinion de l’auteur de la question.
    Nous pensons, qu’il faut impérativement instituer les cliniques juridiques dans les facultés de droit. Ce sera un moyen idoine de préparer les étudiants en droit à une facile et réelle insertion dans la vie professionnelle.

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